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La pénurie de profs, prétexte à une privatisation accrue de l’enseignement

La pénurie de profs, prétexte à une privatisation accrue de l’enseignement

25.06.20

La crise sanitaire que nous vivons depuis la mi-mars a provoqué entre autres choses la fermeture des établissements scolaires. Les enseignant.e.s ont tant bien que mal assuré une continuité pédagogique via l’instauration de cours en ligne, de remédiations, de session « live »… le corps professoral a redoublé d’imagination, souvent en investissant son matériel personnel, afin que des milliers d’élèves de l’obligatoire ne se retrouvent pas déscolarisé.e.s.

Cette expérience d’enseignement numérique a une nouvelle fois mis en exergue les inégalités que l’école peine déjà en temps normal à combler par rapport aux accès :  à internet, à du matériel informatique de base, à un espace d’étude calme, aux barrières linguistique, à la gratuité scolaire effective… Pourtant, la réouverture des écoles semblait être à nouveau une priorité économique pour le politique, plutôt que de privilégier la démarche pédagogique, aucune réflexion n’étant présentée quant aux criants déséquilibres qu’entraine notre enseignement. Les Jeunes FGTB l’avaient déjà dénoncé le 15 avril dernier[1]. 

La presse n’a cependant pas manqué de relayer les avis et conseils de multiples intervenant.e.s,  acteurs et actrices de l’enseignement, de près ou de loin : les inquiétudes d’un élève de rhéto  d’un collège privilégié[2], les cartes blanches d’enseignant.e.s bien souvent issu.e.s du programme de « Teach For Belgium »[3][4] (association du giron McKinsey), directions d’école[5]… Voilà que ce vendredi 12 juin est publié dans Le Soir un article présentant les «  idées pour contrer la pénurie de professeurs[6] » émanant de la « Fondation pour l’Enseignement ».

La « Fondation pour l’Enseignement » part du principe suivant : « Face à une situation économique difficile, écoles et entreprises doivent plus que jamais travailler main dans la main pour renouer avec l’excellence à tous niveaux.[7] » Les partenaires de cette Fondation comptent notamment BNP Paribas Fortis (qui compte supprimer 2800 emplois d’ici 2022)[8], ING (prévision de suppression de 3500 postes)[9], IBM (suppression de 233 emplois)[10] et la Sonaca (150 emplois supprimés en 2019)[11]. Les Jeunes FGTB se posent la question de savoir si en terme de partenaires pour relancer l’économie et viser l’excellence, le choix s’avère dans les faits judicieux. En examinant les quatre propositions lancées dans la presse par la Fondation pour l’Enseignement, elles s’avèrent surtout très intéressantes pour ses influents partenaires.

1. Pour relancer l’attractivité du métier, la Fondation propose de revaloriser la reconnaissance de l’ancienneté pécuniaire. Cette revalorisation est d’application pour un maximum de 10 ans pour les professeurs de cours techniques et de pratiques professionnelles. « Par contre, un comptable de 50 ans qui postulerait pour donner cours dans le secondaire général serait payé comme un professeur débutant. La Fondation pour l’enseignement plaide donc pour assouplir les règles afin de faciliter la transition entre les deux milieux. Elle plaide aussi pour un assouplissement du décret « titres et fonctions » (pour encourager les enseignants qui donnent satisfaction malgré qu’ils ne disposent pas du diplôme requis) ».

L’exemple du « comptable », au vu des partenaires de la Fondation pour l’Enseignement, n’est pas innocent : des secteurs qui suppriment agences et emplois depuis des décennies pourront ainsi se décharger de la responsabilité sociale de leurs licenciements en profitant d’un « assouplissement » du décret titres et fonctions. La deuxième proposition semble d’ailleurs corroborer cette volonté de replacement de travailleuses et travailleurs sans frais.

2. Encourager la mobilité. « Favoriser aussi les reconversions et réorientations au départ de l’entreprise, particulièrement en cette période où la crise sanitaire va laisser des travailleurs sur le carreau ». Les Jeunes FGTB constatent que la mobilité est encouragée au départ de l’entreprise vers l’école, mais non l’inverse, et que le privé prépare déjà les futurs licenciements sous prétexte de la crise actuelle.

Philippe Hambye et Jean-Louis Siroux ont déjà démontré combien l’entreprise entrait dans les écoles à son propre bénéfice lors de leur analyse des partenariats public-privé au sein des CEFA: « Rapprocher l’école de l’entreprise, c’est bien du rapprochement de la première vers la seconde qu’il est question, et non l’inverse[12] ». Si cette affirmation repose sur la situation des CEFA, la 3ème proposition de la Fondation pour l’enseignement montre combien elle s’applique de fait à l’ensemble du paysage éducatif.

3. Valoriser l’expérience. « L’école a besoin de coordinateurs, d’informaticiens, de tuteurs… toutes fonctions disponibles dans l’entreprise qui ne demandent, parfois, qu’à fructifier hors de leur environnement naturel. » Pour les Jeunes FGTB, tout est dit : l’entreprise est l’environnement naturel des coordinateurs et tuteurs ; le monde de l’enseignement et les pédagogues qui le font fonctionner seraient totalement étrangers à ces notions et compétences. Bel exemple de la « réalité des entreprises » chère au dogme libéral : la réalité ne peut être perçue que par le biais du privé, jamais nous n’imaginerons que l’enseignement puisse apporter de bonnes pratiques au sein des entreprises. Le monde de l’entreprise détient la vérité de par son « environnement naturel » : qui serait assez stupide pour ignorer ce qui est naturel ?

La Fondation reprend d’ailleurs les termes d’Olivier Wasseige, directeur général de l’Union wallonne des entreprises : « Les jeunes travailleurs ont besoin de mobilité pour donner du sens à leur carrière. » Autre dogme capitaliste qui veut que les Jeunes soient eux-mêmes demandeurs de mobilité dans leur travail ; belle évidence à insérer dans l’esprit du politique afin de généraliser les contrats précaires, grands vecteurs naturels de mobilité.

4. Concertation avec le supérieur. « Multiplier les cursus alternant présence sur campus et formations de terrain. » Etienne Michel, directeur général du Segec, est partisan de cette méthode qui « enrichirait les deux milieux » et répondrait à la « demande actuelle de flexibilité dans les carrières ».

Un rapide tour sur le site de la Fondation dément pourtant très vite cette volonté d’enrichissement mutuel :

« Au travers d’approches innovantes, impliquant les acteurs de terrain, la Fondation pour l’Enseignement veut rompre ce cercle vicieux[13], renforcer les avoirs de base indispensables, revaloriser les filières qualifiantes et contribuer à intégrer les réalités de l’entreprise (attitudes & comportements, esprit d’entreprendre, connaissance et pratique des métiers, adéquation des techniques enseignées avec la réalité des entreprises, intégration du paradigme numérique…) à l’école, en favorisant l’échange d’expertise et d’expériences entre écoles et entreprises. Pour cela, la Fondation développe des projets, met en évidence les bonnes pratiques, et favorisent leur diffusion dans les réseaux d’enseignement. C’est le cas tout d’abord des stages organisés pour les enseignants et chefs d’ateliers en entreprises. »[14]

Cet extrait de leur action est éloquent à plus d’un titre : renforcement des avoirs (non des savoirs), esprit d’entreprendre, réalité des entreprises, … et point d’orgue de ces bonnes pratiques : des stages organisés pour les enseignants et chefs d’ateliers dans les entreprises. Les Jeunes FGTB ne voient que peu, voire pas du tout, à quel moment un échange s’opère pour aller de l’entreprise vers les écoles, à quel moment est prise en compte la « réalité » du monde de l’enseignement, à quel moment l’entreprise tire des leçons des professionnels de l’éducation. C’est un marché de dupes.

Les Jeunes FGTB voient dans les propositions de la « Fondation pour l’enseignement » une énième volonté d’augmenter la mainmise du secteur privé et son influence sur l’organisation et les programmes de l’enseignement. Les Jeunes FGTB s’inquiètent de lire que le directeur général du Segec se fasse relais de la « demande de flexibilité dans les carrières » tant chérie par les organisations patronales. Si le monde de l’entreprise se défendra évidemment d’affirmer détenir la « vérité » il s’organise de facto, par son lobbying dans l’enseignement, pour que les travailleurs et travailleuses soient, dès l’école, en incapacité d’appréhender et créer les rapports de force qui leurs sont favorables.

La crise du COVID a démontré de façon dramatique sur le plan humain combien les services publics sont de première nécessité, combien il est urgent de sortir de la « réalité des entreprises » qui bien souvent n’a pour objectif que l’enrichissement sans fin de ses actionnaires et dirigeant.e.s, combien il est urgent que tout un chacun puisse compter sur un contrat de travail solide et sur une protection sociale efficace. Les Jeunes FGTB, au contraire de la « Fondation pour l’enseignement », estiment qu’il est urgent que l’entreprise sorte des écoles et cesse de prendre pour elle un rôle qui n’est pas le sien, à savoir enseigner.

Signataires : CGSP Enseignement, Union Syndicale Etudiante, Setca SEL, Jeunes FGTB


[1] https://jeunes-fgtb.be/fr/confinement-et-scolarit-quand-le-souci-pdagogique-masque-la-servitude-au-modle-conomique-nolibral/
[2] https://www.lalibre.be/debats/opinions/les-recentes-declarations-de-la-ministre-de-l-enseignement-predisent-de-graves-ecueils-dans-le-secondaire-5e8b22f29978e228414e31af
[3] https://www.lalibre.be/debats/opinions/nos-profs-ces-heros-du-quotidien-5eca9807d8ad581c542e4ced
[4] https://www.lalibre.be/debats/opinions/chronique-d-une-professeure-a-distance-le-devoir-de-francais-5e85c63e9978e22841423b12
[5] https://plus.lesoir.be/303748/article/2020-05-28/carte-blanche-dun-directeur-decole-la-gestion-de-la-crise-coronavirus-atteint-un
[6] https://plus.lesoir.be/306652/article/2020-06-11/des-idees-pour-contrer-la-penurie-de-professeurs?referer=%2Farchives%2Frecherche%3Fdatefilter%3Dlastyear%26sort%3Ddate%2520desc%26word%3Dfondation%2520pour%2520l%2527enseignement
[7] https://www.fondation-enseignement.be/la-fondation
[8] https://www.lavenir.net/cnt/dmf20190315_01309109/bnp-paribas-fortis-annonce-vouloir-fermer-267-agences-dans-les-trois-ans-2-200-emplois-menaces
[9] https://www.rtbf.be/info/economie/detail_la-tres-bonne-sante-des-banques-belges?id=10307069
[10] https://www.lalibre.be/economie/entreprises-startup/ibm-sur-le-point-de-supprimer-233-emplois-en-belgique-56e2c81a35708ea2d374468c
[11] https://www.7sur7.be/belgique/la-sonaca-va-supprimer-145-emplois-par-le-biais-de-departs-anticipes~ab089279/
[12] P. Hambye et JL Siroux, « Le salut par l’alternance », La Dispute, p. 16
[13] Le cercle vicieux est, d’après la Fondation pour l’enseignement, la difficulté pour les employeurs de trouver du personnel correctement formé et motivé et ce que le métier soit ou non en pénurie.
[14] https://www.fondation-enseignement.be/la-fondation

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