s'unir
lutter

La sécurité sociale conditionnée… encore une fois ?

La sécurité sociale conditionnée… encore une fois ?

13.01.21

En ce début d’année, « La Libre » pose à ses lecteurs et lectrices la question suivante: « Est-il juste que les tests soient remboursés aux Belges revenant d’une zone rouge ?[1] » Selon 75% des répondant.e.s : non! Un édito de Francis Van de Woestyne, inaccessible aux non abonné.e.s, enfonce le clou quelques heures plus tard sous le titre aguicheur de « fauteur-payeur ? [2]».

Très commentés et partagés sur les réseaux sociaux, les deux articles posent une question très précise en rapport avec une pandémie qui fait la Une de la presse depuis des mois, et ce au travers de titres particulièrement racoleurs. Rapidement a été développée la comparaison de cette prise en charge avec celles concernant le tabagisme, l’alcoolisme, l’obésité et autres problèmes de santé qui pourraient être requalifiés en « responsabilité individuelle », expression qu’il s’agirait de  définir  tant il est   démontré que l’alcoolisme, l’obésité ou le tabagisme dépendent de nombreux facteurs tels que  l’accès à un emploi correct, le milieu socioculturel et socioéconomique…directement liés donc à des raisons collectives ou systémiques.

Nous constatons surtout que cette comparaison n’a aucun sens : les tests concernant des personnes qui rentrent de zone rouge, et dont les résultats préviendraient d’ une contamination potentielle (qui coûterait bien plus à la collectivité en termes de vies et d’argent) ne peuvent être mis sur pied d’égalité avec la solidarité de prise en charge de personnes effectivement malades.

Le choix des titres n’a rien d’innocent, le premier évoquant un acte « juste » ou une potentielle injustice à payer collectivement la « faute » évoquée par M. Van de Woestyne dans son édito quelques heures plus tard. Les organes de presse savent pertinemment qu’une grande majorité se contente du titre pour partager un article et le commenter sans en avoir lu le contenu. En effet, Médiapart révélait en août 2016 que, suite à une expérience du site satirique américain « Science Post », il a été mis en évidence que 70% des utilisateur.trice.s Facebook ne lisent que le titre de ce qu’ils et elles partagent[3]. A la lumière de cet élément, nous sommes en droit de nous demander en quoi ces titres partisans amènent quoi que ce soit en matière d’information et s’il ne s’agit pas plutôt de nous convaincre à coup de slogans faciles que la responsabilité individuelle doit primer sur la solidarité !

L’édito est bien plus nuancé que ne le laisse croire son intitulé « blanc ou noir » : M. Van de Woestyne y expose en effet les limites de cette pensée individualiste, y allant aussi de la comparaison avec les traitements remboursés aux victimes du tabac et de l’alcool. Le journaliste ajoute cependant, ayant pourtant en préambule insisté sur le fait que la « question mérite d’être posée », que l’« intangible principe de notre système doit rester la solidarité ». Merci, monsieur l’éditorialiste, mais le titre donné à votre texte ne porte en rien ce message et le ver est dans le fruit en laissant penser que certaines personnes ne mériteraient pas la solidarité que procure notre système de sécurité sociale. Pour nombre de lecteurs et lectrices, il s’agit de distinguer les « égoïstes » parti.e.s en voyage afin de leur retirer le droit à un mécanisme de solidarité pour lequel tout un chacun cotise.

Mais c’est dans l’article même que l’on peut trouver la phrase qui « pue », celle qui insidieusement ouvre la porte de la stigmatisation des « irresponsables » tant critiqué.e.s dans les commentaires . De cet entretien avec le philosophe Michel Dupuis[4], le journaliste conclut que « si le filet de la sécurité sociale permet la liberté et la prise de risque individuelles, le défi des années à venir sera d’évaluer la responsabilité de chacun et l’étendue de ses droits. Voici une des nombreuses questions qui surgiront de cette pandémie. »[5]

Cette affirmation est une totale contradiction avec les valeurs portées par notre système de sécurité sociale. Elle ne permet en effet en rien « une liberté et une prise de risques individuelles », cette définition étant celle que l’on peut porter à un système d’assurance privé. Les principes de gestion par un service public et de solidarité en font tout sauf un système porté sur l’individu. Là où le privé ira calculer une prime à la hauteur des risques encourus par chacun et chacune, la sécurité sociale assure la même protection à l’ensemble de ses bénéficiaires : pas question de « bonus-malus » ici !

On pourrait croire à une simple confusion du journaliste, mais ce serait d’une grande naïveté. Le martellement de messages sur le coût « exorbitant » du chômage a déjà porté ses fruits en excluant des milliers de bénéficiaires du système et en conditionnant de façon de plus en plus punitive son accès, notamment par la responsabilisation de ceux et celles qui sont sans emploi… Un magnifique retournement des responsabilités. S’en est suivi l’ « impossibilité » de payer les pensions, avec pour conséquences la disparition de multiples prépensions et le rallongement de la carrière à 67 ans et 45 ans de carrière. Il est temps de passer aux malades et à leur « responsabilité personnelle » ; il eut été délicat d’en parler en plein confinement, il est plus facile de pointer du doigt les « fauteurs » qui, rappelons-le, n’ont aucunement brisé une règle gouvernementale.

La sécurité sociale est un droit, financé par et pour la collectivité. Ce ne sont pas les individus qui « coûtent » à toutes et tous, mais bien les décisions politiques qui réduisent toujours un peu plus son budget et son champ d’actions : baisse des impôts des plus riches, cadeaux fiscaux aux grandes entreprises, réduction voir annulation des cotisations patronales, refus de lutter de manière effective contre la criminalité fiscale, obstination à ne pas taxer les revenus du capital… Autant de décisions qui vident peu à peu les caisses de la sécu et offrent aux organismes privés un nouveau marché.

Elle est bien belle l’accusation de responsabilité individuelle quand, depuis près de 50 ans, les gouvernements successifs s’attellent au démantèlement de l’ensemble des mécanismes de solidarité qui, nous le voyons encore aujourd’hui, permettent au plus grand nombre de ne pas sombrer dans l’extrême pauvreté et de se soigner.

Ne nous y trompons pas : la langue est une arme et chaque mot est judicieusement choisi pour faire avaler l’imbuvable.

Les Jeunes FGTB et le Centre d’Education Populaire André Genot (CEPAG)


[1] La Libre, article du 5 janvier
[2] La Libre, article du 6 janvier 2020
[3] Pour un total de 46 000 partages d’un faux article, soit 32 200 partages non lus
[4] Professeur à l’UCL et président du Comité consultatif de bioéthique de Belgiqe
[5] La Libre, "Est-il juste que les tests soient remboursés aux Belges revenant d’une zone rouge ?"

LinkedIn Facebook

En visitant et en utilisant ce site web et en prenant contact avec le responsable du traitement, vous consentez expressément à ce que nous recueillions et traitions, selon les modalités et principes décrits dans la charte vie privée, vos données à caractère personnel.

J'accepte